« Ils regagnèrent leur pays par un autre chemin »
(Matthieu 2,12)
Chers amis,
L’année nouvelle s’ouvre dans un monde lourd, où l’écart entre l’espérance portée par la naissance du Christ que nous venons de fêter et la violence nue du réel apparaît béant.
Les nouvelles récentes nous rappellent avec une brutalité particulière que la vie peut basculer sans prévenir, et que Dieu n’éteint pas le chaos humain. Il serait vain de l’ignorer.
Le récit de l’Épiphanie peut nous accompagner en ce début d’année si nous ne le lisons pas comme une promesse magique de protection, mais comme une traversée fragile : des mages en route, avançant sans comprendre, guidés par une lumière qui n’empêche ni l’erreur ni le danger. Dans leur voyage, ils se trompent de chemin, cherchent du sens du côté du pouvoir, rencontrent la menace d’Hérode, et pourtant continuent.
Dans ce récit, l’étoile ne supprime pas la nuit. Elle n’empêche ni l’errance, ni la violence à venir du massacre des innocents, ni la vulnérabilité d’un enfant exposé au monde. Elle ne conduit pas à elle seule au Christ, mais elle rend possible le départ, la mise en route, même au coeur de l’incertain.
Le cœur du récit n’est pas l’extraordinaire, mais le dérisoire et le fragile : une maison, une mère, un enfant. C’est là, dans cette banalité, que quelque chose se révèle. Non pas une solution immédiate au chaos du monde, mais une autre manière de s’y tenir. En s’inclinant devant une vie fragile et exposée, les mages reconnaissent que le vrai sacré n’est ni dans la puissance ni dans la maîtrise, mais dans ce qui appelle soin, attention et responsabilité.
Le récit de l’Épiphanie se conclut d’ailleurs sans éclat, mais avec une discrète profondeur : «Ils repartirent par un autre chemin».
Le monde n’a pas changé par cette rencontre et le danger représenté par le pouvoir d’Hérode demeure, mais les mages ne regardent plus de la même manière. Leur déplacement est intérieur, presque imperceptible, et pourtant décisif.
C’est peut-être là que se tient une parole juste pour aujourd’hui.
Si nous ne pouvons donner un sens à la souffrance, nous pouvons refuser qu’elle ait le dernier mot et face à la mort injuste, affirmer que notre humanité ne s’y réduit pas. Sans nier la fragilité du monde, croyons qu’elle appelle encore du courage, de la solidarité, et une douceur lucide.
Dans la Bible, l’humain n’est pas appelé à devenir parfait, mais à rester vivant, relationnel, responsable. La transformation ne naît pas d’une injonction à aller mieux, mais de la possibilité toujours ouverte de choisir un autre chemin, même au milieu de ce qui ne se répare pas.
En ce début d’année, il ne s’agit donc pas de souhaiter une année sans drames, mais une année où nous ne détournerons pas le regard.
Une année où, face au chaos possible, nous chercherons à préserver l’essentiel : la capacité de prendre soin, de résister au cynisme, de maintenir ouvert l’espace de l’espérance, non comme certitude, mais comme fidélité.
C’est peut-être cela, aujourd’hui, célébrer l’Épiphanie : accepter une lumière fragile, qui n’éclaire pas tout, mais qui suffit pour continuer à marcher, ensemble, dans un monde blessé, sans renoncer à l’humain.
Nous vous souhaitons à toutes et à tous une belle année de cheminement,
Avec notre amitié fraternelle,
Le consistoire