« Voici le jeûne auquel je prends plaisir : détache les chaînes de la méchanceté, délie les liens du joug, renvoie libres ceux qu’on écrase. »
Ésaïe 58, 6
Chers amis,
Nous sommes entrés dans le temps du Carême. Ce chemin vers Pâques semble susciter, cette année, un engouement tout particulier, presque paradoxal pour nous, de tradition réformée, qui nous interdisons de le vivre comme un concours de privations ou un programme de performance spirituelle.
Ce regain d’intérêt nous interroge. N’est-il pas le signe d’une époque qui attend désormais du religieux ce que le politique et le social peinent à offrir : un ciment, une cohésion, une forme de pacification ?
Le risque est alors que le rituel devienne une frontière, un passage identitaire, une manière de «tenir» ensemble sans avoir à répondre de soi. Le danger n’est pas le rite en lui-même, mais le rite lorsqu’il prétend tout contenir. Lorsque la forme rassure trop, elle anesthésie. Elle pacifie sans justice, rassemble sans parole et prétend unifier sans engagement. Elle déresponsabilise le sujet en lui suggérant qu’il n’a pas à créer ni à répondre.
Or, n’oublions jamais que le rôle de la foi n’est pas de combler le vide pour nous rassurer, mais de nous apprendre à l’habiter pour nous libérer.
La Bible n’a jamais été dupe de cette tentation de capturer Dieu dans une forme. Lorsque l’arche devient une garantie de victoire, elle cesse d’être signe pour devenir talisman, et tout s’effondre (1 Samuel 4). Lorsque les sacrifices deviennent une fin en soi, les prophètes parlent avec une sévérité calme : « Je hais vos fêtes… que le droit jaillisse comme les eaux » (Amos 5). Non parce que le culte serait mauvais, mais parce qu’il peut devenir un écran qui nous dispense de vivre autrement.
Jésus lui-même, au désert, est tenté exactement là : dans le manque. Chaque tentation propose un comblement immédiat : du pain pour la faim, du spectaculaire pour l’incertitude, du pouvoir pour la fragilité (Matthieu 4). Jésus refuse. Non parce que le monde n’aurait pas besoin de pain, mais parce que ces réponses court-circuitent la confiance. Elles remplacent la relation par la maîtrise et transforment la promesse en possession.
C’est pourquoi, dans notre tradition, le rite n’est jamais un rempart, mais un signe fragile. L’eau du baptême ne «fait» rien par elle-même ; le pain et le vin ne contiennent aucune puissance magique. Ils sont des haltes, des tables où l’on se tient ensemble et non des murs derrière lesquels on s’abrite. La foi ne se capitalise pas, mais ressemble à la manne au désert : donnée pour aujourd’hui, elle devient inutilisable dès qu’on cherche à la stocker (Exode 16). Elle n’est pas une assurance contre l’incertitude, mais une réponse vivante à un appel.
Cette foi ne vaut que si elle engage une parole à laquelle on acquiesce intérieurement. Ce critère traverse nos vies religieuses comme nos vies civiles : est-ce que ce que je dis, je le dis en mon nom, avec cette part de risque qui rend une parole vraie ? Ou bien est-ce que je me cache derrière des formules déjà faites ? Est-ce que ma foi parle, ou est-ce qu’elle répète ?
Si le dogme transmet un socle commun, il devient une clôture dès qu’il empêche le travail intérieur du sens. La foi, elle, naît d’une adresse fragile, d’une rencontre qui peut toucher ou échouer. C’est pourquoi la prédication est centrale pour nous : elle n’est pas un objet de savoir, mais un événement qui n’existe que dans l’écoute. Parce qu’elle est fragile, elle laisse demeurer en son sein une parole vivante qui peut, un jour, nous mettre debout.
Marcher vers Pâques, ce n’est pas réussir quarante jours de performance. C’est accepter de ne pas tout remplir pour que l’inattendu de la Résurrection puisse surgir, non comme une réponse qui clôt le débat, mais comme une promesse qui remet en marche. Ce vide consenti rend possible un recommencement qui n'exige ni héroïsme ni pureté, mais offre la possibilité d’un pas juste, d’une parole reprise, d’un lien rouvert.
Et si nous cherchons une assurance pour ce cheminement, qu’elle soit celle-ci, paradoxale et libératrice : « Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse » (2 Corinthiens 12, 9).
Que ce temps de Carême soit pour chacune et chacun un temps de vérité simple, de discernement et d’ouverture.
Avec notre amitié fraternelle,
Le consistoire