« Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit ; mais tu ne sais d'où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l'Esprit. » Jean 3, 8
Chers amis,
Ce fut un réel plaisir de rédiger cette lettre de nouvelles tout au long de l’année au nom du consistoire. Ce sera une joie encore plus grande de passer le relais à Phoebe pour la lettre d’été, la dernière avant notre traditionnelle fermeture d’août, dans un dialogue à deux voix.
Ce retour aura le goût d’une parole née du silence d’une communauté qui cherche : une parole qui a pris le temps nécessaire pour se trouver, depuis le départ du pasteur Stéphane Desmarais, que nous aurons la joie d’accueillir, accompagné de son épouse Cindy, le 14 juin prochain.
On imagine souvent la Pentecôte comme une explosion instantanée. Pourtant, le livre des Actes dépeint une tout autre temporalité : Pierre reste à Jérusalem des années durant, et Paul passe quatorze ans en Arabie et à Damas avant d’agir. Entre la parole reçue et la parole rendue, le temps est cet espace indispensable où l’on consent à être changé. Nos silences ne sont pas des temps perdus mais des saisons de gestation.
Cette année, la Pentecôte nous a été donnée à voir à travers la magnifique prédication de la pasteure Eloïse Deuker, qui a précisément refusé d’en aplanir la chronologie.
Jean place le don de l'Esprit dans le silence d'un soir, portes closes, au milieu de disciples pétrifiés par leur propre échec. Luc, lui, le situe en plein jour, dans le vacarme d'une fête, devant les représentants de tous les peuples de la terre. Ce n'est pas une contradiction, mais une même réalité que nous a offerte Eloïse sous deux visages que nous reconnaissons tous : le souffle et le vent.
Le souffle est discret. Il entre sans forcer, remet de l'air là où l'on s'était enfermé, de la vie là où l’on s'était figé. Il ne s'annonce pas : il est déjà là quand on s'aperçoit qu'on respire à nouveau. C'est l'Esprit de l'intimité reconstruite, de la paix offerte avant même que les excuses ne soient formulées. La tradition réformée connaît bien cette grâce-là : sobre, sans éclat, presque silencieuse, mais décisive.
Le vent est autre chose. Il déplace, il dérange, il pousse dehors. Indissociable du feu dans le récit de Luc, il dit une chose essentielle : la réalité nous échappe. L'Esprit n'est pas une propriété que l'on garde. Il fermente. Ce mot de brasseur et de vigneron traduit, bien mieux que tous les concepts théologiques, une force qui travaille de l'intérieur, une pression qui cherche une issue, une vie qui ne peut rester close.
C'est là que la Pentecôte rejoint notre présent.
Le mois de mai nous a placés devant une forme de parole qui est l'exact contraire de cette fermentation : la parole de certitude, instantanée, fermée sur elle-même, incapable d'être traversée par quoi que ce soit. La conférence d'André Gagné, que nous avons eu le privilège d'accueillir le 18 mai, a décrit comment certains mouvements religieux déploient aujourd'hui une théologie du décret. Une parole qui sait d’avance, qui classe, qui n’attend rien de l’autre et qui s’appuie sur les technologies numériques pour figer les identités en une fraction de seconde : le leader en guerrier ou en figure christique, l'adversaire réduit à une menace.
Ce langage ne fermente pas, ne souffre pas et ne pouvant être blessé, ne peut à l’inverse guérir. Ézéchiel avait une image pour cela : enduire le mur de crépi (tāphēl) en donnant l’apparence de la solidité à ce qui n’a pas de fondation.
Le souffle de Jean et le vent de Luc font le mouvement inverse. Ils entrent dans les pièces fermées. Ils rejoignent la communauté dans sa fragilité et viennent relever des gens apeurés, épuisés, enfermés dans la mémoire de leurs propres abandons.
Et il leur confie une mission étrange : rendre visible la miséricorde de Dieu. Pas la proclamer depuis une hauteur, pas la décréter depuis une certitude, mais simplement la rendre visible. Ce qui suppose d'être soi-même traversé par elle. Ce qui suppose le temps, la rencontre, le risque d'être modifié par l'autre. En deux mots, le dialogue authentique : cette disponibilité réelle à ne pas sortir de la conversation identique à ce qu'on y était entré.
Notre tradition protestante réformée tient à cette exigence, non par originalité, mais par révérence. Nous savons que la réalité dont nous parlons dépassera toujours les mots que nous employons pour la saisir. Le dernier mot n'appartient à personne parmi nous et c'est précisément ce qui rend la rencontre possible.
Que ce mois de juin soit pour chacun d'entre nous un temps de fermentation tranquille. Ni le grand vent spectaculaire, ni le silence résigné, mais ce travail intérieur discret que l'Esprit accomplit quand on lui en laisse l'espace. Le souffle d'abord, pour être remis debout. Le vent ensuite, pour oser un pas dehors…
Avec toute mon amitié,
Bénédicte, vice-présidente du Consistoire,
au nom du Consistoire