J'aurais encore bien des choses à vous écrire, mais je ne veux pas vous les communiquer avec du papier et de l'encre. J'espère pouvoir me rendre chez vous et m'entretenir avec vous de vive voix. Alors notre joie sera entière.
2 Jean 1,12
Bénédicte : tu reviens en septembre après un an de formation. Quel mot ou quelle image résumerait le mieux cette année écoulée ?
Phoebe : en m'inspirant des images bibliques, je dirais que cette année fut une année de semailles : celles de la rencontre, de la découverte, de l'apprentissage, et du ressourcement. Désormais, il sera question de porter le fruit de ce que j'ai reçu, comme le Christ nous y appelle (Jn 15). Après le temps des semailles et de l'enracinement, que vienne celui d'une joie qui se multiplie en portant à d’autres le fruit de ce qu'on a reçu !
Bénédicte : cette année t'a menée de Paris à Montpellier, en passant par Strasbourg, Sète ou encore Pomeyrol.
Au-delà du défi logistique que ce nomadisme a représenté avec deux jeunes enfants, qu'est-ce que la diversité de ces lieux et de ces rencontres t'a enseigné ?
Phoebe : c'est vrai, cette année de formation fut loin d'être statique ! Et cela m'a d'abord appris que le ministère ne se vit ni en un seul lieu, ni d'une seule manière. Le paysage paroissial français est d'une grande diversité au niveau local, et les reprises mensuelles de stage avec d'autres pasteurs-stagiaires, en poste partout en France, ont été extrêmement enrichissantes. Ces déplacements et rencontres permettent de garder à l'esprit que l'Église est un corps composé de nombreux membres divers, et que mon expérience dans une grande paroisse du 17e arrondissement de Paris n'est certainement pas la norme.
Ensuite, le ministère est avant tout un métier de la rencontre. Le déplacement, au sens propre comme au sens figuré, est toujours un exercice d'aller vers l'autre avec davantage de disponibilité, d'écoute et d'authenticité. Cela nous rappelle qu'il faut sans cesse accepter d'être déplacés dans nos habitudes et nos certitudes.
Notre Église de Londres est aussi une Église de nomades : une communauté qui connaît le déplacement, l'expatriation et l'adaptation. Je suis moi-même issue de deux familles nomades. Ces expériences sont essentielles à mes yeux, car elles nous enseignent à interroger nos points de vue et à cultiver notre curiosité et notre humilité.
Enfin, je suis reconnaissante et consciente du privilège que j'ai eu de pouvoir terminer ma formation pastorale dans de bonnes conditions grâce au soutien de ma famille et notamment de ma maman qui a pu garder les enfants à temps plein, en Alsace. C'est aussi un rappel important: derrière un parcours professionnel individuel se cache bien souvent un réseau de soutien, souvent discret mais absolument indispensable.
Bénédicte : dans la dernière Lettre de l'Étoile, tu décrivais ce temple comme une Église «profondément enracinée dans la tradition réformée, mais résolument tournée vers son temps». Qu'est-ce que le terrain t'a apporté que les cours de l'IPT (Institut Protestant de Théologie) ne pouvaient pas transmettre et que tu n'avais pas encore entrevu lors de ton propre parcours de paroissienne ou de diacre à Londres ?
Phoebe : c'est certain, le terrain enseigne toujours plus que la théorie ! Cela dit, j'ai trouvé la formation en alternance particulièrement précieuse : trois semaines en paroisse et une semaine de reprise à l'IPT permettent aux pasteurs-stagiaires de prendre le temps de recul et d'analyse sur ce que nous vivions au quotidien, et sur la manière dont cela nourrit notre futur ministère.
Quant au terrain et au terreau de l'Étoile : cette paroisse représente incontestablement un succès majeur de l'Église protestante unie de France, et son rayonnement rejoint les protestants francophones jusque dans des contrées lointaines. À bien des égards, elle reflète peu la réalité de la dissémination et l’érosion des Églises protestantes historiques en France aujourd'hui. D'ailleurs, en début de stage, j'ai souvent reçu comme conseil de ne pas m'habituer à ce milieu, comme si ce succès relevait de circonstances uniques qui ne pouvait être reproduits ailleurs. C'est justement ce présupposé que j'ai interrogé dans mon mémoire : la paroisse de l'Étoile bénéficie, bien sûr, d'atouts particuliers, mais je ne crois pas que son dynamisme soit le fruit du hasard. J'y ai découvert une paroisse qui a construit, avec beaucoup de constance, une identité théologique claire, une culture de l'exigence et du sérieux pour le message qu'on proclame, et une attention remarquable à l'accueil et à la communication. Ce sont, me semble-t-il, des choix et des méthodes dont beaucoup d'autres églises locales peuvent s'inspirer, chacune à leur échelle.
Ce stage pratique m'aura apporté la découverte des « coulisses » d'une grande paroisse, ainsi que l'application pratique de principes théologiques et de ma foi réformée. Après une douzaine d'années dans le marketing et l'innovation-produits, je me suis aussi surprise à observer cette paroisse avec un double regard : celui de la théologienne qui démarre le ministère pastoral, mais aussi celui de l'ancienne professionnelle qui cherche à comprendre pourquoi un projet fonctionne, comment il se développe et comment il reste fidèle à sa mission. J'ai réalisé que le dynamisme d'une Église ne relève jamais du hasard. Il repose sur une vision claire, une cohérence entre le fond et la forme, une capacité d'innovation et surtout un immense travail collectif. Il ne s'agit évidemment pas de transformer l'Église en entreprise, ni de croire qu'il existerait une recette pour fabriquer la foi. L'Esprit souffle où il veut. En revanche, je crois que nous sommes appelés à mettre fidèlement nos talents, notre intelligence et notre travail au service de l'Évangile, et à cultiver le terrain sur lequel l'Esprit agit.
Enfin, je ne peux pas répondre à cette question sans saluer et remercier le pasteur Louis Pernot. Je ne pouvais pas rêver d'un meilleur maître de stage : j'ai eu la chance d'être accompagnée avec beaucoup de générosité, mais aussi beaucoup d'exigence. Il m'a fait confiance, m'a laissé essayer, parfois me tromper, toujours réfléchir, et je lui suis profondément reconnaissante pour cette année d'apprentissage qui m'accompagnera tout au long de mon ministère, j'en suis sûre.
Bénédicte : cette année a multiplié les premières fois en autonomie et les expériences à une tout autre échelle qu'à Londres — obsèques, catéchèse, co-célébrations, entretiens théologiques. Y a-t-il une expérience en particulier qui t'a profondément façonnée, ou, à l'inverse, bousculée ?
Phoebe : oui, tout s'est vécu à une toute autre échelle que ce que j'ai pu vivre dans ma vie en paroisse jusqu'alors. J'ai célébré des cultes devant une assemblée beaucoup plus importante, participé à une variété d'actes pastoraux, et conduit des entretiens théologiques. Le plus marquant pour moi, techniquement, aura été de découvrir une autre façon de préparer le culte et la prédication, souvent à plusieurs voix.
Mais la Parole n'est jamais détachée de la rencontre, et les moments qui m'ont le plus marquée sont ceux passés auprès des personnes : dans un entretien pastoral, une visite, la préparation d'un mariage ou d'obsèques, ou simplement une conversation à la sortie du culte. C'est là que l'on mesure combien annoncer l'Évangile commence souvent par prendre le temps d'écouter. Je crois que ce sont toutes ces rencontres-là qui m'auront le plus profondément touchée.
Bénédicte : tu as aussi tissé, au fil de ces mois, un réseau relationnel dense — pastoral, institutionnel, œcuménique. Comment penses-tu que ces liens neufs viendront nourrir ton ministère à Londres, dans une paroisse qui est par essence un carrefour ?
Phoebe : la Bible et la foi nous apprennent la nécessité de l'Autre, et que nous ne pouvons vivre seulement de nous-mêmes et par nous-mêmes. De même, le ministère pastoral ne se vit pas dans l'isolement, mais repose sur la rencontre, l'échange et le partage.
Mon réseau se construit depuis le début de mes études de théologie, en Alsace, il y a plus de vingt ans. C'est ainsi que j'ai pu m'entourer et démarrer mon ministère, en tant que diacre à Londres en 2024-2025, épaulée par de nombreux pasteurs et laïcs, dont certains sont venus prêcher durant l'année à Londres. Je poursuis dans ce sens avec de nouveaux liens tissés durant cette année de stage en France, avec l'Église de l'Étoile bien sûr, mais aussi avec d'autres pasteurs et représentants rencontrés durant l'année. Au niveau institutionnel, il a été important pour moi de garder un lien avec l'Eglise Protestante Unie de France en répondant favorablement à l'appel à participer à la formation d’une équipe autour du pasteur Ulrich Weinhold, secrétaire de l'EPUdF pour les relations internationales.
Notre Église à Londres est aussi ancrée dans un riche tissu œcuménique, avec des rencontres mensuelles avec le clergé de diverses églises et dénominations du borough de Westminster, que je trouve très enrichissantes et qui ont été précieuses pour mon installation ici en 2024. J'ai hâte de les retrouver et de continuer à renforcer ces liens pour nous à Soho.
Bénédicte : après une année passée au cœur des réalités de l'Église réformée en France, quel regard portes-tu sur la spécificité de notre communauté francophone à Londres ? Qu'est-ce qui te semble unique ici, à Soho ?
Phoebe : la spécificité de notre Église de Londres est à la fois institutionnelle, mais aussi, et surtout, communautaire.
Au niveau institutionnel, nous fonctionnons à Soho sur un mode d'Église congrégationaliste, c'est-à-dire que sa gouvernance se fait entièrement au niveau local, contrairement à l'Église Protestante Unie de France qui est une union d'Églises, gouvernée selon le système presbytéro-synodal. C'est une différence qui ne se ressent pas forcément dans le quotidien de l'Église, pour les paroissiens, mais qui est importante à noter, car nous ne bénéficions pas d'un réseau comme une église locale en France – cela souligne l'importance de ne pas s'isoler mais de continuer à rester en lien avec l'Église Protestante Unie de France, ainsi qu'avec la Communion des Églises Protestantes Francophones (CEPF), dont nous sommes membres depuis bien des années.
Ensuite, au niveau communautaire : nous sommes une communauté cosmopolite et hyper urbaine, à l'image d'une grande capitale, mais aussi une communauté jeune, formée majoritairement de professionnels et quasiment entièrement de personnes expatriées. Ceci contraste avec les assemblées que l'on rencontre habituellement en France aujourd'hui, plus diverses en âge et davantage enracinées localement. Le fait d'être une minorité (protestante) à l'intérieur d'une minorité (française expatriée) fait que notre Église a un fort sentiment identitaire, qui s'exprime par un attachement particulier à son héritage et à son histoire d'Église du Refuge. Ces différences s'expriment dans les besoins paroissiaux et les activités que nous devons proposer. Enfin, et au-delà de sa mission de proclamer l’Evangile, notre Église a aussi vocation à demeurer un lieu refuge et d'accueil pour toute personne francophone qui arrive à Londres : un lieu phare de la francophonie et de la culture française à Londres, et au Royaume-Uni.
Bénédicte : si tu devais cibler deux ou trois chantiers prioritaires pour l'année qui s'ouvre, lesquels choisirais-tu, et pourquoi ceux-là en particulier ?
Phoebe : après un stage dans une paroisse qui connaît beaucoup de réussite sur le plan de la jeunesse (18 confirmés en 2026), je souhaiterais que nous puissions nous aussi attirer un maximum de jeunes. Nous avons un beau groupe de jeunes actifs (18-35 ans) et d'éveil et d'école bibliques (4-12 ans), grâce à nos supers moniteurs qui y injectent beaucoup d'énergie, mais au milieu, le catéchisme (13-16 ans) est un chantier important à développer. C'est un âge où pouvoir échanger librement sur les questions de foi, de sens et d'espérance, dans un cadre bienveillant, peut être un repère précieux pour grandir et se construire. Il est surtout important pour moi que les jeunes puissent reconnaître en notre Église un lieu où ils seront toujours accueillis, écoutés et accompagnés, où qu'ils en soient dans leur cheminement de foi.
Puis, à l'image de notre héritage, j'aimerais que notre Église devienne un véritable lieu de la francophonie à Londres, un lieu où les principes évangéliques d'accueil et de rencontre soient mis en avant, pour devenir un pôle incontournable pour les nouveaux arrivants francophones. Cela implique notamment d'améliorer notre empreinte culturelle et de pouvoir proposer un programme stimulant d'événements et de rencontres à l'Église de Soho, religieux ou non.
Bénédicte : qu'est-ce qui, dans ce ministère, te donne aujourd'hui le plus d'élan à l'idée de retrouver la communauté ? Et à l'inverse, qu'est-ce qui te demande le plus d'énergie, ou que tu apprends encore à apprivoiser, notamment concilier l'intensité de la vie paroissiale avec ton quotidien de jeune maman ?
Phoebe : tout demandera de l'énergie, mais tout sera aussi porté avec cet élan de joie d'une Bonne Nouvelle à partager !
Le ministère pastoral demande une disponibilité importante, il est vrai, et l'équilibre entre la vie familiale et une vie au service d'une communauté est délicat, surtout lorsque l'on vit sur son lieu de travail. Il s'agit de veiller à respecter les temps en famille et la routine quotidienne qui est importante pour les enfants, ainsi que les jours de congé. Pour cela, il n'est pas impossible que je fasse appel à des pasteurs ou laïcs pour me remplacer de temps en temps durant l'année, ce qui permet aussi à la communauté d'entendre d'autres voix !
Le ministère pastoral est aussi toujours soutenu par une équipe, et je suis entourée d'une belle équipe ! Le Consistoire, qui a su naviguer cette année de vacance pastorale, en ressort fortifié par cette expérience. Forte de multiples talents et expertises, je suis confiante que cette équipe mènera à bien notre mission de vivre et partager l’Évangile, au travers d’une vie paroissiale riche et accueillante.
Bénédicte : et enfin pour finir … y a-t-il une question que je ne t'ai pas posée, et que tu aurais aimé entendre ?
Phoebe : merci pour ces questions passionnantes ! Il ne me reste plus qu'à vous redire avec quelle joie je vous retrouverai, chacune et chacun, au mois de septembre. J'ai hâte de prendre de vos nouvelles, de vous accompagner dans vos projets, et de construire ensemble une communauté vivante et fraternelle.
En attendant, très bel été à chacune et chacun d'entre vous : que ce temps béni du repos soit rempli de déplacements et de rencontres enrichissantes pour tous !